18-10-2017 | Mis à jour à 18:40:00s
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En toutes lettres Monénembo au « Bled » ou Prométhée apaisé

(www. 3p-plus.net)  Tierno Monénembo n’est jamais où on l’attend : après Cuba, dans Les coqs cubains chantent à minuit, il écrit sur l’Algérie alors qu’après son long séjour en Guinée où il vit depuis trois ans on attendait un livre sur son pays natal. Il faut dire, pour paraphraser ce personnage de roi d’Henry de Montherlant qu’il se sent chez lui « partout où il y a de la gravité ». Il faut se le représenter comme le Petit Poucet qui n’a pas fini de ramasser les petits cailloux blancs qu’il a semés sur son passage pour retrouver son foyer. L’exil ne lui étant plus imposé, il continue d’en faire une source d’inspiration en revenant sur les lieux jadis hantés comme pendant ses années d’enseignement en Algérie puis au Maroc entre1981 et 1985.

Je veux rendre hommage aux Professeurs Jacques chevrier, littérature africaine, et Guy Dugas, littérature maghrébine, deux éminents passeurs à l’Université Paris 12 Créteil dans les années 90. Cette œuvre réunit ces deux univers de la littérature francophone d’Afrique.

Entrée dans le roman

« Je ne sais pas où je me trouve, Alfred. » Tels sont les premiers mots du dernier roman de Monénembo sobrement intitulé « Bled »[1]. Jeune nourrice algérienne, Zoubida en est la narratrice principale. C’est à cause justement de cette maternité accidentelle qu’elle subit la persécution de sa tribu au fin fond de l’Algérie traditionnelle dans les années 80. Elle vient de la localité d’Aïn Guesma qui est comme figée dans le temps bien qu’ayant connu les grands moments de l’Histoire du pays.

Cœur de mortelle et forme de la ville

Récit à la première personne, l’héroïne interpelle tout le long un mystérieux destinataire du nom d’Alfred. Le lecteur apprend rapidement qu’il s’agit d’Alfred Bamikilé un combattant indépendantiste camerounais formé à la guérilla à travers le monde mais qui n’a jamais connu le front et qui se retrouve après les indépendances en Algérie pour exercer le métier de professeur d’EPS dans un lycée. C’est l’ami de la famille et surtout de Papa Hassan, le patriarche taiseux, qui lui est un ancien compagnon d’armes de Bouteflika et Franz Fanon, convoyeurs d’armes depuis Accra et Conakry. Dans la pragmatique du texte, on retrouve les modalités de l’oralité sans savoir s’il s’agit d’une correspondance ou de propos lancés à la volée, ou encore du livre que Zoubida, devenue fervente lectrice, promet d’écrire à la fin du récit. En écoutant Zoubida, on assiste alors à un aller-retour et un va-et-vient entre le passé et le présent jusqu’à l’émasculation du terrible Mounir et la fuite éperdue à travers un tunnel utilisé par des contrebandiers ou des guérilleros selon les époques. Dénoncée dans sa fuite, elleest rattrapée pour être jugée et incarcérée à perpétuité. Le récit reprend hic et nunc, cinq ans après, au moment de sa libération jusqu’au départ dans le désert avec le bienfaiteur Arsane.

Certes Monénembo n’est jamais où on l’attend. Mais comme de coutume chez lui, la grande Histoire et des secrets intimes sont entremêlés. Dans la quête et la compréhension de sa propre histoire, Zoubida se lance sur les traces de ses ascendants. Aucune zone d’ombre ne subsistera dans le jeu de pistes mis en place par l’auteur.

« Bled » : Le choix de ce titre bref et sobre s’explique dans le texte par l’importance de la localité d’où le personnage principal est originaire. Aïn Guesma hante Zoubida bien qu’elle y ait été chassée. Pour elle, c’est un lieu qui rejette et qui attire à la fois. La force des traditions condamne la jeune mère qui a donné naissance à « un bâtard » à s’éloigner de son père plus que jamais isolé et de sa mère répudiée. La narratrice y campe l’Algérie rurale et représente un lieu où des événements historiques de la guerre d’indépendance se sont déroulés. Pour le roman familial, on découvre que la petite maison dans la prairie qui abrite Zoubida et ses parents est le vestige d’une immense propriété qui a vu naître son père avec une filiation douteuse. Qui est M Tellier ? Qui est le Cheik ? Mais le bled c’est aussi ce coin perdu et sans nom où la fugitive est retranchée au début de l’histoire avec son bébé dans les bras. Ces bleds algériens sont mis en contrepoint de Bourgoin-Jallieu d’où débarque Salma, ce personnage fantasque et déterminante pour Zoubida. Voilà autant de lieux repoussants.

Cependant la narratrice n’arrive pas à se détacher de ses souvenirs vécus dans le bled perdu d’Aïn Guesma. Le plus souvent elle évoque avec tendresse ce lieu de sa damnation.C’est un village qui est hors du temps avec un relief très accidenté. On est dans les Aurès aux portes du désert. Le récit finit par en faire un lieu mythique par la répétition et les circonvolutions de la mémoire suivant les souvenirs de Zoubida tour à tour fugitive et captive, par le cycle des saisons et par la visite annuelle des tribus touareg.Les trois parties du récit montrent donc la narratrice dans un parcours initiatique : cachée elle raconte son enfance et son adolescence jusqu’à l’annonce de son initiation au sexe par le ténébreux Loïc Pouliquen un professeur de géologie franco-algérien ; puis enceinte et mère de son « bébé » elle s’occupe de comprendre et de dévoiler ses secrets de famille jusqu’à la découverte de sa cachette et son incarcération suite au meurtre du terrible Mounir ; enfin, condamnée à perpétuité, elle est sauvée par Arsane qui lui fait découvrir les livres et le désert.

Pour la musique du texte, c’est un roman au rythme trépidant et joliment répétitif suivant la course effrénée de « la pécheresse » pourchassée par la foule iconoclaste des villageois, des proxénètes et des autorités. Volontairement cachée pour échapper à ses poursuivants ou bien enfermée de force par ceux qui veulent l’exploiter ou la punir, sa voix s’élève dans un flot continu et poétique qui rassemble ses souvenirs et dessine les contours de ses désirs et de ses rêves. On pourrait penser qu’il s’agit d’un personnage allégorique comme un rapprochement est fait dans l’épigraphe du livre avec Nedjma de Kateb Yacine. C’est semble-t-il une fausse piste. L’étoile de Nedjma que Zoubida porte au front est un clin d’œil au drapeau algérien et un hommage à Kateb Yacine d’un côté,et de l’autre aux écrivains martyrs des islamistes, notamment Tahar Djaout et Rachid Mimouni que Monénembo a personnellement connus. L’auteur guinéen semble faire également l’éloge du panafricanisme qui fut déterminant au plus fort des luttes d’indépendance en Afrique. Au-delà de l’Histoire, il nous fait partager le mythe des origines et de l’éternel retour dans l’Algérie rurale. Mais Zoubida est de chair et d’os, avec ses deux maternités, et n’est pas le jouet du destin ou de la fatalité bien qu’elle le clame souvent en parlant de « Mektoub ». Son étoile est plutôt signe d’élection comme le pense la sage-femme qui la délivre au milieu du récit.

Eloge de la littérature

Dès l’épigraphe, on l’a vu, Monénembo place son roman sous le sceau de la littérature. La citation de Kateb Yacine à travers un extrait de Nedjma fait de son héroïne la petite-fille de Nedjma. Le cadre du récit est annoncé comme algérien mais la perspective historique change : Kateb Yacine se faisait le prophète d’une Algérie naissante, tandis que Monénembo fait le point sur la lutte d’indépendance et relève les premiers indices de l’influence de l’islamisme radical. Dans tous les cas l’histoire est là en toile de fond, il s’agit du récit de l’aventure personnelle d’une jeune femme.Partant des auteurs maghrébins, plusieurs autres auteurs sont cités le long du récit. Le personnage principal se retrouve vers la fin quand elle est en prison pour l’assassinat de Mounir en position de lectrice. On voit alors prendre forme une véritable anthologie de la littérature mondiale derrière les conseils d’Arsane et les choix de la captive :

« Lis-les comme ils arrivent. N’obéis qu’à ton appétit ! Ne t’occupe point de ranger. Surtout pas les rayonnages dans ta jolie petite tête ! Laisse ça aux ébénistes et aux érudits ! Dis-toi que la littérature est un extraordinaire festin, un délicieux fourre-tout. Goûte à tous les plats, pêle-mêle selon tes goûts, selon tes envies ! Lis tout… Voltaire, Flaubert, Camus, Le Clézio, mais il n’y a pas que les Français… Pouchkine, Gogol, Soljenitsyne, mais il n’y a pas que les Russes…Faulkner, Caldwell, Salinger, Roth, mais il n’y a pas que les Américains… Sassine, Achebe, Hampâté Bâ, Kourouma, Labou Tansi, mais il n’y a pas que les Africains… Maalouf, Darwich, Abû Nuwäs, mais il n’y a pas que les Arabes… Plus tu varieras tes lectures, plus cette pièce s’élargira, plus ton esprit s’illuminera. Alors, tu n’habiteras plus une prison mais un ciel plein d’étoiles… Tes avocats n’y pourront rien ? seules tes lectures te sauveront. » (p. 170)

On voit que chez Monénembo c’est la poésie qui est la mesure de toutes choses.

Les chaînes de Prométhée et le foyer d’Ulysse

Au total « Bled »est un roman d’aventures qui finit bien : les tensions sourdes et les menaces diffuses sont implicites. En parodiant les codes du genre, le parcours de l’héroïne suit le parcours initiatique classique du roman d’apprentissage. A la fin Zoubida peut déclarer « en moi, ce n’est plus le feu, c’est l’apaisement » (p. 189). Ainsi comme son personnage principal, l’auteur est plus apaisé. Prométhée est libéré de seschaînes depuis son retour d’exil en Guinée. Désormais il vit à Conakry comme Ulysse à Ithaque. On est loin d’Un rêve utile où les rêves des immigrés de Loug se fracassent sur les eaux noires du Rhône. La fin du récit relève donc de l’utopie ; ce qui est inhabituel chez Tierno Monénembo. L’énergie de la jeune Zoubida emporte tout sur son passage. Elle est loin de la passivité d’Antigone ou de l’impuissance d’Hamlet ou encore de la torpeur de Mme Bovary. Ses lectures la transfigurent et lui ouvrent les portes du désert pour rejoindre la tribu mythique des touareg sur les traces de son sauveur Arsane.Symboliquement le désert représente le lieu d’une nouvelle Genèse pour une jeunesse qui aura su, au contraire des personnages de Kateb Yacine, se débarrasser du fardeau des ancêtres et régler les comptes avec les devanciers.La vision utopique d’un monde meilleur prend forme avec la parole poétique de Nazim Hikmet et du Paul Eluard de Phénix, tous deux cités dans le texte, écrivains engagés s’il en est.

Mais ne nous y trompons pas, la capacité d’indignation de Monénembo reste intacte. Ainsi, si le récit couvre les années de socialisme avant le printemps arabe algérien, les années de terrorisme sont annoncées. Les barbus, souvent signalés et moqués sur « la place des chameaux », sont bien là.A travers l’influence du Cheik sur Papa Hassan on voit comment les effluves d’un islam rigoriste s’insinuent imperceptiblement dans la société algérienne. Dans le microcosme familial de Zoubida des interdits pleuvent à partir de ses treize ans. Son taciturne de père, dont la filiation est un mystère à résoudre par le lecteur, revient barbu d’un séjour en prison avec des tenues vestimentaires inhabituelles qui signent sa radicalisation. Ainsi, derrière l’optimisme affiché à travers le sort final de Zoubida, et loin de la guerre d’Algérie qui n’est qu’un lointain souvenir, on sent poindre subrepticement la décennie du terrorisme. Comme dans L’Aîné des orphelins à propos du génocide rwandais, la menace plane au « Bled » tout le long des années 80.

Conakry, le 25 octobre 2016

Alimou CAMARA

Professeur de lettres modernes, Expression et Communication

Université Paris-Est Créteil

 




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